Étude et enquête réalisées dans le cadre d’une collaboration entre le master IDEMM et le département CIREL de l’université de Lille. Pensée pour servir la thèse de Juliette Renard, notre étude se concentre sur les représentations genrées du numérique, en s’appuyant sur la documentation déjà produite mais aussi sur une enquête par questionnaire que nous avons réalisée et diffusée au plus grand nombre. Ce travail a été encadré par Ismaïl Timimi et Sylvie Condette.

<aside>

Télécharger le pdf

Genre_et_numerique_BERQUEZ_Florine_CAMBIER_Berenice.pdf

Codebook_Berquez_Cambier.pdf

Reponses_Questionnaire_2026-06-15.csv

Flyer_TRAD.pdf

</aside>

Affiche_TRAD.png

Le rapport des femmes et des hommes aux outils numériques : représentations genrées des formations et des pratiques

Introduction

La transformation numérique des sociétés contemporaines s’accompagne d’une reconfiguration profonde des pratiques professionnelles, des parcours de formation et des modes d’accès à la connaissance. Toutefois, cette diffusion généralisée des technologies numériques ne s’inscrit pas dans un espace social neutre. Elle s’intègre au contraire dans des structures sociales marquées par des rapports de pouvoir, notamment des rapports de genre, qui influencent la manière dont les individus accèdent aux compétences numériques, se représentent ces outils et s’y projettent professionnellement. Dans ce contexte, l’étude du rapport des femmes et des hommes aux outils numériques suppose d’interroger non seulement les usages et les compétences, mais aussi les systèmes de représentations qui structurent les hiérarchies symboliques et professionnelles du numérique.

Une première hypothèse structurante de ce travail repose sur l’idée que les métiers les plus valorisés dans le champ du numérique, notamment ceux associés à la conception technique, au développement ou à l’ingénierie, sont majoritairement associés au masculin, tandis que les métiers ou fonctions perçus comme périphériques, d’accompagnement ou d’usage sont davantage féminisés et socialement moins valorisés. Cette hiérarchisation ne relève pas uniquement d’une répartition statistique des sexes dans les métiers, mais s’inscrit dans une construction sociale plus large où la technicité, la maîtrise de l’outil et la capacité à produire la technologie sont historiquement associées à des normes masculines. À l’inverse, les fonctions liées à la médiation, à l’accompagnement, à la gestion ou à l’usage des outils numériques tendent à être considérées comme moins centrales dans l’écosystème numérique et sont plus fréquemment occupées par des femmes.

Dans le prolongement de cette première hypothèse, une seconde hypothèse suppose que l’accès au numérique, qu’il s’agisse de l’accès aux formations, aux compétences avancées ou aux métiers techniques, demeure en partie conditionné par le genre. Cet accès ne doit pas être entendu uniquement au sens matériel, mais également au sens symbolique et culturel. Les représentations sociales du numérique, les stéréotypes liés aux compétences techniques, ainsi que les modèles professionnels valorisés participent à orienter différemment les trajectoires des femmes et des hommes, influençant les choix d’orientation, la confiance dans les compétences numériques et la projection dans des carrières technologiques.

Enfin, une troisième hypothèse s’inscrit dans le contexte plus large de la généralisation du numérique dans l’ensemble des secteurs professionnels, renforcée par l’émergence continue de nouvelles technologies telles que l’intelligence artificielle, l’automatisation ou la data. Cette diffusion transversale du numérique tend à redéfinir les frontières entre métiers techniques et non techniques. Toutefois, cette transformation pourrait ne pas s’accompagner d’une redistribution équitable de la valorisation des compétences numériques. Au contraire, elle pourrait contribuer à renforcer certaines hiérarchies existantes, en valorisant davantage les compétences associées à la conception et au développement technologique, tout en invisibilisant ou en dévalorisant les compétences numériques intégrées à des métiers déjà féminisés.

Dans l’enseignement supérieur, ces dynamiques se manifestent à plusieurs niveaux, tant chez les étudiants que chez les personnels, notamment les personnels administratifs, techniques, informatiques et scientifiques BIATSS. Les formations explicitement identifiées comme relevant du cœur technique du numérique attirent encore majoritairement des publics masculins, tandis que d’autres formations mobilisant pourtant des compétences numériques importantes peuvent ne pas être identifiées comme appartenant pleinement au champ du numérique, contribuant ainsi à invisibiliser certaines formes d’expertise. Cette situation soulève la question de la définition même du numérique. Entre conception technique, développement, paramétrage, administration, usage avancé ou médiation, les frontières sont poreuses mais socialement hiérarchisées.

Par ailleurs, le rapport au numérique ne se limite pas à une question de compétences techniques. Il s’inscrit dans un ensemble de représentations sociales véhiculées par les discours institutionnels, les images médiatiques, les supports pédagogiques et les environnements numériques eux-mêmes. Les représentations visuelles et symboliques du numérique participent à la construction d’imaginaires professionnels où certaines figures, comme celles du développeur, de l’ingénieur ou de l’expert technique, sont davantage associées au masculin, tandis que d’autres fonctions apparaissent comme secondaires ou moins visibles. Ces représentations influencent les processus d’orientation, les choix de formation et la construction des identités professionnelles, contribuant potentiellement à la reproduction des inégalités de genre dans les trajectoires numériques.

Dans cette perspective, analyser le rapport des femmes et des hommes aux outils numériques suppose d’articuler plusieurs niveaux d’analyse. Les pratiques effectives, les parcours de formation, les représentations sociales et visuelles, ainsi que les mécanismes de valorisation ou de dévalorisation des métiers doivent être étudiés conjointement. Ce travail vise ainsi à comprendre comment les représentations genrées du numérique influencent les choix d’orientation, les pratiques professionnelles et la perception des compétences, en particulier dans le contexte universitaire. Il s’agit également d’interroger les processus par lesquels certaines compétences numériques sont reconnues comme centrales et valorisées, tandis que d’autres sont reléguées à des positions périphériques, souvent associées à des métiers féminisés.

Ainsi, ce mémoire s’inscrit dans une réflexion plus large sur la dimension sociale du numérique et sur la manière dont les transformations technologiques s’articulent aux rapports de genre. En interrogeant les représentations genrées des formations et des pratiques numériques, il vise à contribuer à une meilleure compréhension des mécanismes de reproduction des inégalités dans les espaces éducatifs et professionnels, tout en ouvrant des pistes de réflexion sur les leviers possibles de rééquilibrage et de valorisation des parcours dans le champ du numérique.

I. État de l’art

1. Les inégalités de genre : un cadre structurel

Les inégalités entre les femmes et les hommes constituent un phénomène structurel et transversal, observable dans l’ensemble des sphères sociales (éducation, emploi, famille, santé, politique). Elles ne relèvent pas d’écarts « naturels » entre individus, mais de rapports sociaux historiquement construits, qui produisent et légitiment une hiérarchie entre les sexes. Dans cette perspective, la notion de genre renvoie moins à une caractéristique individuelle qu’à un système social d’organisation : elle désigne un ensemble de normes, de rôles, de valeurs et d’attentes assignées aux individus en fonction de leur appartenance de sexe, et qui organise la distribution des ressources matérielles et symboliques.

À partir des travaux fondateurs de Joan W. Scott, le genre peut être compris comme une catégorie d’analyse permettant d’étudier la façon dont les sociétés produisent du sens et du pouvoir à travers la différence des sexes¹. Le genre est ainsi un principe de classement (il sert à penser et à ordonner le monde social) mais aussi un principe de hiérarchisation (il contribue à rendre évidentes, voire « naturelles », des positions dominantes et dominées). Cette approche invite à analyser les inégalités non comme une somme d’obstacles ponctuels, mais comme le résultat de mécanismes ordinaires, incorporés et institutionnalisés, qui orientent durablement les parcours.

Les analyses de Pierre Bourdieu permettent d’approfondir cette dimension structurelle en montrant que la domination masculine s’inscrit dans des structures sociales durables et se maintient en grande partie parce qu’elle est perçue comme allant de soi². Bourdieu met en évidence le rôle des habitus (dispositions socialement acquises) et de la violence symbolique : les normes de genre s’imposent d’autant plus efficacement qu’elles sont intériorisées par les individus et reproduites dans les pratiques quotidiennes, mais aussi par les institutions (école, monde du travail, famille, médias). Dès lors, les préférences, les ambitions, la confiance en soi ou la perception de ce qui est « légitime » ou « approprié » pour une femme ou un homme ne peuvent pas être réduites à des choix strictement individuels : elles sont façonnées par des trajectoires de socialisation différenciées.

Dans le prolongement de ces analyses, la théorie sociocognitive d’Albert Bandura fournit un cadre utile pour comprendre comment ces structures se traduisent, à un niveau plus micro, en croyances, attentes et comportements³. Les individus construisent notamment leur sentiment d’efficacité personnelle en fonction de leurs expériences, des retours de l’entourage et des modèles qu’ils observent. Or, ces expériences et ces modèles sont eux-mêmes socialement distribués : la valorisation différente des activités, les encouragements (ou découragements) adressés aux filles et aux garçons, ainsi que la visibilité inégale des figures féminines et masculines dans certains domaines, contribuent à façonner des anticipations distinctes. Le genre agit alors comme une grille d’interprétation des capacités : il influence la manière dont les individus évaluent leurs compétences, interprètent leurs réussites et leurs échecs, et se projettent dans certaines trajectoires.

L’articulation de ces approches permet de poser un cadre général pour comprendre comment les inégalités de genre se fabriquent et se reproduisent : elles résultent à la fois de structures sociales qui organisent l’accès aux ressources et à la reconnaissance, d’institutions qui stabilisent des normes et des attentes différenciées, et de processus de socialisation qui conduisent les individus à intérioriser ces normes. Ce cadre est central pour analyser les inégalités dans les domaines liés au numérique : il permet de considérer que les écarts observés dans les formations, les métiers ou les pratiques ne relèvent pas seulement de « préférences » ou d’aptitudes individuelles, mais d’un système de contraintes, de représentations et de valorisations différenciées qui oriente les trajectoires de manière genrée.

2. Inégalités de genre dans les parcours de formation et d’orientation